Vous recevez un courriel de votre supérieur immédiat.
Une seule phrase: « Passe me voir dès que possible. » Huit mots. Rien de plus.
Et pourtant, à partir de ces huit mots, votre cerveau est déjà parti à la course.
« J'ai sûrement fait quelque chose de mal. »
« Il y a un problème avec mon dossier. »
« On va m'annoncer une mauvaise nouvelle. »
Ou, chez les plus optimistes: « Enfin, on reconnaît mon travail. »
Il est minuit passé. Votre corps réclame le sommeil depuis des heures, mais votre tête, elle, tourne à plein régime.
Vous repassez une conversation, vous cherchez la phrase que vous auriez dû dire, vous imaginez celle qu'on vous répondra demain.
Il y a une phrase toute simple qui ne m'a jamais quitté : on peut choisir de se changer les idées, ou de changer ses idées. Une nuance d'une seule lettre entre « se » et « ses ».
Et pourtant, un monde entier tient dans cet écart.Derrière ces deux options apparentes s'en cachent en réalité quatre.
Et savoir laquelle choisir, au bon moment, change tout.
Il y a des pensées qui passent. Et il y a des pensées qui s'installent.
Elles arrivent parfois sans frapper.
« Je ne suis pas à la hauteur. » « Je vais échouer. » « Ils vont me juger. » « Si je dis non, je vais décevoir tout le monde. »
Vous la reconnaissez, cette voix? Elle a une particularité redoutable : elle ne se présente jamais comme une hypothèse. Elle se présente comme une vérité.
Elle ne dit pas : « Voici une possibilité parmi d'autres. » Elle dit : « C'est ça. C'est certain. C'est la réalité. »
Et c'est exactement là que le piège se referme.
Il y a des journées où tout semble décidé à se liguer contre votre plan.
Un courriel qui serre la gorge. Une décision qui tombe d'en haut sans qu'on vous consulte. Une phrase, dite en réunion, qui tourne encore dans votre tête trois heures plus tard.
Et sans même vous en rendre compte, votre attention part dans toutes les directions à la fois. Là où va votre attention, va aussi votre énergie. Quand toute votre énergie file vers ce que vous ne pouvez pas changer, il vous en reste bien peu pour agir là où vous le pourriez.
Revenir à ce qui dépend de vous, ce n'est pas nier la difficulté. C'est poser un acte de discernement.
Une réunion difficile vient de se terminer.
Vous retournez à votre bureau. Votre cœur bat plus vite.
Vos épaules sont tendues, votre mâchoire serrée.
Une boule s'est installée dans votre gorge.
Vous essayez de passer à autre chose. Après tout, il reste des courriels à répondre, des décisions à prendre, des dossiers à faire avancer.
Mais quelque chose reste là. Une irritation. Une inquiétude. Une impression d'injustice. Une fatigue soudaine. Un malaise difficile à nommer.
Une phrase de trop, et le mal est fait.
La fatigue a pris le micro.
L'impatience a saisi le volant.
La frustration a appuyé sur « envoyer ».
Et la parole est partie avant que la réflexion ait eu le temps d'attacher sa ceinture.
Voilà. La phrase est sortie.
Le filtre PENSE — Positif, Exact, Nécessaire, Sage, Enrichissant — offre 5 repères pour penser avant de parler et dire les vraies choses sans briser le lien.
Un outil de prévention relationnelle au travail.
On nous a appris à « régler » les conflits comme on règle un problème : vite, efficacement, en cherchant la solution.
Mais un conflit n'est pas un problème avec deux personnes autour.
C'est une situation chargée émotionnellement.
Et tant qu'on traite l'émotion comme un parasite à faire taire, on corrige la surface et on rate le signal.
Parce que dans un conflit, l'émotion n'est pas le bruit.
Elle est le message.
Il y a des dépenses qu'on voit passer dans le budget, ligne par ligne, et qu'on surveille de près.
Et il y en a d'autres, beaucoup plus lourdes, qui ne figurent nulle part dans les colonnes Excel mais qui grignotent l'organisation jour après jour.
La santé mentale au travail appartient à cette deuxième catégorie.
On ne la voit pas sur la facture, mais on la paie quand même. Et souvent, on la paie cher.
Je me souviens de cette conférence où j'ai nommé, un à un, par leur prénom, les 195 personnes présentes dans la salle.
Le temps avait cessé d'exister. La fatigue aussi. J'étais entièrement là, concentré, en plein contrôle, et pourtant détendu.
Sur le coup, je n'avais pas de mot pour décrire ça. Aujourd'hui, je sais que c'était du Flow : cet état où le défi rencontre exactement la compétence, où l'on ne pousse plus contre sa tâche, on entre dedans.
On ne s'épuise pas toujours parce qu'on travaille trop. Parfois, on s'épuise parce qu'on passe trop de temps loin de ce qui nous met en mouvement.
Il y a deux façons d'entrer dans une organisation. La première, on m'appelle parce que quelque chose vient de céder : un arrêt de travail qu'on ne comprend pas, une équipe qui a perdu deux personnes en trois mois et regarde partir la troisième.
La seconde est plus rare. On m'appelle alors que tout semble encore aller, parce qu'une direction a décidé de regarder pendant qu'il est encore temps de choisir.
La différence entre ces deux organisations, ce n'est ni la taille, ni le budget, ni le secteur. C'est le moment où l'on décide de regarder.
Et depuis le 1er octobre 2025, ce moment n'est plus seulement une bonne idée de gestion.
Dans un même service, chacun croit être le seul à ramer.
Personne n'ose le dire à voix haute.
Vu de l'extérieur, on ne voit que des cas isolés : une personne fatiguée ici, une autre à bout là.
Sauf que quand les mêmes signes se répètent dans toute une équipe, ce n'est plus une fragilité individuelle qu'on regarde.
C'est un signal qui parle de l'organisation.
Encore faut-il apprendre à passer de l'impression au signal. Du « je le sens » au « il faut le mesurer ».
Il est 19h.
Le gestionnaire répond à un dernier message de son équipe.
Dans sa journée, il a désamorcé une frustration, rassuré une inquiétude, encaissé une directive d'en haut, réglé trois urgences qui n'étaient pas les siennes.
Il rentre chez lui vidé.
Et il se demande : « Qu'est-ce que j'ai accompli aujourd'hui, au fond? »
On lui a confié le filet de tout le monde.
Personne n'a vérifié qui tenait le sien.
Pour beaucoup de personnes, le travail devrait être une source de réalisation, de fierté et de stabilité.
Un endroit où l’on contribue à quelque chose de plus grand que soi, où l’on développe ses compétences, où l’on tisse des liens significatifs avec des collègues.
Pourtant, pour un nombre croissant de travailleurs, il est devenu tout autre chose : une importante source de stress, d’épuisement et de détresse psychologique.
Quand les feuilles d'un érable jaunissent en plein mois de juillet, personne ne sort un pinceau pour les repeindre en vert.
On regarde le sol. On vérifie les racines. On cherche ce qui empêche l'arbre de se nourrir.
En organisation, on devrait faire la même chose avec la fatigue, l'absentéisme, le désengagement et l'épuisement silencieux des gestionnaires.
En 2011, j'écrivais un article sur le présentéisme pour L'actualité médicale.
Quinze ans plus tard, force est de constater que le phénomène n'a pas disparu. Il s'est métamorphosé.
Le télétravail, la multiplication des outils numériques et la porosité grandissante entre vie personnelle et professionnelle ont créé de nouvelles formes de présence-absence.
On l'entend partout. Dans les corridors, dans les réunions stratégiques, dans les courriels envoyés à 21h30 : « L'année va être difficile, les budgets sont coupés, on manque de personnel… il va falloir faire plus avec moins. »
Cette phrase est devenue le mantra de la décennie. Mais soyons francs un instant, entre professionnels : le « faire plus avec moins », c'est une impossibilité mathématique et biologique sur le long terme.
Vous pouvez presser un citron tant que vous voulez, à un moment donné, il ne reste plus que l'écorce.
Avez-vous déjà conduit votre voiture avec, à côté de vous, un passager un peu… disons, nerveux ?
Vous savez, cette personne qui s’agrippe à la poignée de porte, qui vous dit de ralentir alors que vous roulez à 45 km/h, qui vous indique quand mettre votre clignotant, et surtout, qui pèse constamment sur un frein imaginaire du côté passager dès que vous approchez d’une intersection ?
Rappelez-vous comment vous vous sentiez après seulement 15 minutes de ce trajet. Tendu ? Frustré ? Vidé de votre énergie ?
On adore les histoires de super-héros.
Dans nos entreprises, on a longtemps glorifié le «loup solitaire»: cet employé capable de tout prendre sur ses épaules, qui ne se plaint jamais, qui n’a besoin de l’aide de personne et qui livre la marchandise coûte que coûte.
Mais voici la réalité brutale : le loup solitaire, en 2026, il finit généralement en arrêt de travail.
Aujourd’hui, nos environnements de travail (surtout avec le travail hybride et la surcharge chronique) ressemblent de plus en plus à un chapiteau de cirque.
Avez-vous déjà laissé tomber une roche dans un puits très profond, juste pour le plaisir d’entendre le fameux « plouf » au fond de l’eau ?
Imaginez la scène. Vous trouvez une belle grosse roche (votre effort). Vous la lancez. Vous vous penchez au-dessus du trou. Vous attendez une seconde… cinq secondes… dix secondes.
Et… rien. Le silence absolu.
C’est extrêmement troublant. Votre cerveau se dit : « Est-ce que la roche a disparu ? Est-ce que le puits est infini ? À quoi bon en lancer une autre si ça ne donne rien ? »
Avez-vous déjà assisté à une partie de soccer d’enfants de 5 ans ?
C’est un spectacle fascinant. Il n’y a pas de défenseurs, pas d’attaquants, pas d’ailiers. Il y a juste une grosse « grappe » de dix enfants qui courent tous en même temps après le même ballon, en se donnant des coups de tibia sans faire exprès. Pendant ce temps-là, le gardien de but est assis dans le gazon en train de cueillir des pissenlits, et le filet est grand ouvert.
On trouve ça mignon à 5 ans.
Mais quand je vois exactement la même dynamique dans les bureaux, les usines ou les cliniques du Québec… je trouve ça beaucoup moins drôle.