On a tous déjà laissé sortir une phrase de trop.
Pas par méchanceté. Pas parce qu'on avait soigneusement préparé notre coup. Le plus souvent, c'est beaucoup plus banal que ça : l'émotion a parlé avant nous.
La fatigue a pris le micro. L'impatience a saisi le volant. La frustration a appuyé sur « envoyer ». Et la parole est partie avant que la réflexion ait eu le temps d'attacher sa ceinture.
Voilà. La phrase est sortie.
Sur le coup, elle peut sembler anodine. Un commentaire sec en réunion. Une réponse trop rapide à un courriel. Un « voyons donc » un peu trop chargé. Un soupir qui en dit long. Une vérité lancée comme une roche, alors qu'elle aurait pu être tendue comme une clé.
Le hic, c'est qu'une phrase, ça ne se ravale pas.
On peut s'excuser, bien sûr. Et il faut parfois le faire. On peut nuancer, réparer, revenir sur nos mots. Mais la parole a déjà touché quelque chose. Elle a déjà laissé une marque. Parfois légère. Parfois profonde. Parfois invisible sur le coup, mais déposée silencieusement dans la mémoire de l'autre.
C'est pour ça que j'aime offrir un petit sas avant de parler.
Pas une méthode compliquée en douze étapes. Pas une technique réservée aux spécialistes de la communication. Juste un court espace. Quelques secondes. Le temps de reprendre le volant avant que l'émotion conduise toute seule.
Ce sas, je l'appelle le filtre PENSE.
Avant de dire quelque chose sous le coup de l'émotion, de l'impatience ou de la fatigue, on peut se demander si ce qu'on s'apprête à dire est : Positif. Exact. Nécessaire. Sage. Enrichissant.
Et disons-le tout de suite, parce que c'est important : PENSE-r avant de parler, ce n'est pas se censurer. Ce n'est pas éviter les vrais sujets. Ce n'est pas avaler ses besoins ni faire semblant que tout va bien. C'est choisir une façon de dire les choses qui ouvre la porte plutôt que de la claquer.
Parce qu'au fond, bien communiquer, ce n'est pas seulement dire ce qu'on pense. C'est penser à l'effet de ce qu'on dit.
Soyons clairs : l'émotion n'est pas l'ennemie.
Au contraire. Elle transporte presque toujours une information importante. Elle nous signale qu'une limite a peut-être été franchie, qu'un besoin n'est pas entendu, qu'une valeur vient d'être touchée, qu'une accumulation commence à peser.
La colère nous parle souvent d'injustice ou de limites bousculées. La peur, d'incertitude ou de perte de repères. La frustration, d'un besoin de clarté ou de reconnaissance. L'impatience, d'une fatigue qu'on n'a pas écoutée.
Les émotions ne sont donc pas des ennemies. Ce sont des messagères.
Mais comme toutes les messagères, elles ne devraient pas toujours être celles qui rédigent le message final.
Parce que quand l'émotion est intense, elle rétrécit notre champ de vision. Elle nous fait confondre une impression avec une certitude. Elle transforme un désaccord en menace. Elle nous fait lire le silence de l'autre comme du mépris, son retard comme un manque de respect, sa question comme une attaque.
Sous émotion, on n'est pas en train de mentir. On est simplement en train de voir une partie seulement de la réalité. Et quand on ne voit qu'une partie de la réalité, on parle pourtant comme si on voyait tout.
C'est exactement là que les problèmes commencent.
On dit : « Tu ne m'écoutes jamais », alors qu'on pourrait dire : « J'ai l'impression que ce que je dis ne passe pas en ce moment. »
On dit : « C'est toujours pareil avec toi », alors qu'on pourrait dire : « Cette situation revient souvent, et j'aimerais qu'on la regarde ensemble. »
On dit : « Tu fais exprès », alors qu'on pourrait dire : « Je ne comprends pas ce qui s'est passé, mais l'impact pour moi est réel. »
Dans les deux cas, il y a peut-être un vrai malaise. Un vrai problème. Quelque chose d'important à nommer. Mais la manière de le dire change complètement la suite de la conversation.
Une parole peut ouvrir une porte. Elle peut aussi la claquer. C'est souvent nous qui tenons la poignée.
Il faut faire attention avec cette idée de « penser avant de parler ».
Certaines personnes pourraient l'entendre comme une invitation à se taire. À tout garder en dedans. À sourire quand ça ne va pas. À éviter les conversations inconfortables pour ne pas déranger. À être raisonnable au point de s'effacer.
Ce n'est pas du tout ça.
Dans bien des milieux de travail, et même dans bien des familles, il y a déjà beaucoup trop de choses qui ne se disent pas. Trop de malaises qui s'accumulent. Trop de tensions maquillées en politesse. Trop de frustrations empilées derrière des « ce n'est pas grave ». Trop de gens qui ravalent leurs besoins jusqu'au jour où ils n'en peuvent plus.
Penser avant de parler ne veut pas dire se taire. Ça veut dire choisir une parole plus responsable.
Il y a une grande différence entre retenir une vérité et la déposer avec justesse. Entre éviter un conflit et éviter de créer un dommage inutile. Entre être authentique et utiliser l'authenticité comme permission de dire n'importe quoi, n'importe comment, n'importe quand.
On entend parfois : « Moi, je suis franc. Je dis les vraies affaires. » Très bien. La franchise est une qualité précieuse. Les équipes, les organisations et les relations ont besoin de vérité, de clarté, de conversations courageuses.
Mais la franchise sans discernement, ça devient vite de la brutalité déguisée.
Dire « je suis juste honnête » ne répare pas l'effet d'une parole mal déposée. L'honnêteté n'est pas qu'une question de contenu. C'est aussi une question d'intention, de moment, de ton et de responsabilité.
On peut dire une chose vraie d'une manière qui ferme l'autre. On peut dire la même chose difficile d'une manière qui l'invite à rester dans la conversation. C'est précisément cette différence qui m'intéresse.
La communication mature, ce n'est pas une communication sans émotion. C'est une communication où l'émotion a sa place, mais ne prend pas toute la place.
Le filtre PENSE n'est pas une recette magique. Il ne garantit pas que l'autre sera d'accord. Il ne vous protège pas de toutes les réactions. Il ne transforme pas une conversation difficile en partie de plaisir.
Mais il permet de ralentir. Et parfois, ralentir de cinq secondes suffit à éviter cinq semaines de malentendus.
Cinq questions toutes simples : Est-ce positif ? Est-ce exact ? Est-ce nécessaire ? Est-ce sage ? Est-ce enrichissant ? Elles ne sont pas là pour vous empêcher de parler. Elles sont là pour vous aider à mieux parler. Reprenons-les une à une.
Commençons par le mot « positif », parce qu'il est facile à mal comprendre.
Être positif, ça ne veut pas dire être toujours souriant. Ce n'est pas faire semblant que tout va bien. Ce n'est pas enrober chaque message difficile dans du sucre à glacer ni transformer une conversation importante en discours de motivation.
Une parole positive, au sens où je l'entends, c'est une parole qui cherche à construire plutôt qu'à détruire. Elle peut être ferme. Directe. Inconfortable. Elle peut même provoquer une remise en question. Mais son intention n'est pas d'écraser, de ridiculiser ou de faire payer l'autre. Son intention, c'est de faire avancer quelque chose.
Avant de parler, on peut donc se demander : ce que je m'apprête à dire va-t-il aider, clarifier, apaiser ou faire avancer la situation ?
Cette question est puissante, parce qu'elle nous force à distinguer deux choses qu'on confond souvent : le soulagement immédiat et l'effet réel. Il y a des paroles qui soulagent sur le coup. On vide notre sac. Pendant cinq secondes, ça fait du bien. Mais après ? Est-ce que la relation est plus solide ? Est-ce qu'une solution devient plus possible ? Ou est-ce qu'on a simplement ajouté une couche de défense ? Parfois, ce qu'on appelle « dire ce qu'on pense » est surtout une façon de déposer notre tension dans les bras de quelqu'un d'autre.
Un exemple. Dire à un collègue « tu es toujours mêlé, c'est épuisant de travailler avec toi » exprime peut-être une vraie frustration. Mais est-ce constructif ? On pourrait plutôt dire : « J'ai besoin qu'on clarifie les responsabilités avant d'avancer, parce que les derniers suivis ont créé de la confusion et ça nous ralentit. » Le message reste clair. Il n'est pas mou. Mais il vise le problème plutôt que la personne.
Le positif, ce n'est pas la gentillesse de surface. C'est l'intention constructive. Et dans une conversation difficile, l'intention constructive change tout.
Le deuxième repère est essentiel, et il touche directement à un mécanisme que je vois à l'œuvre dans presque tous les conflits : le saut entre ce qui s'est passé et ce qu'on croit que ça signifie.
Quelqu'un ne répond pas à notre message. Fait observable : il n'a pas répondu. Interprétation possible : il m'ignore. Autre : il est débordé. Autre : il a oublié. Autre : il ne savait même pas qu'une réponse était attendue. Le fait est presque toujours plus petit que l'histoire que notre tête construit autour. Et quand l'émotion est forte, l'histoire devient terriblement convaincante.
On ne dit plus « je n'ai pas eu de réponse ». On dit « tu m'ignores ». On ne dit plus « tu es arrivé en retard deux fois cette semaine ». On dit « tu n'es jamais fiable ». Dès qu'on transforme une observation en accusation, l'autre n'entend plus notre message. Il entend une condamnation. Et quand quelqu'un se sent condamné, il cherche d'abord à se défendre. C'est humain.
Une impression n'est pas un fait. Une interprétation n'est pas une vérité. Une émotion est réelle, mais elle ne dit pas toujours toute la réalité. Si je me sens rejeté, mon émotion est réelle, je ne l'invente pas. Mais ça ne prouve pas que l'autre avait l'intention de me rejeter.
Avant de parler, on vérifie donc : est-ce que ce que je vais dire est vrai, vérifié, précis et nuancé ? Pas seulement ressenti. Pas seulement supposé. Pas seulement amplifié par la fatigue ou coloré par une vieille blessure.
Une parole exacte ressemble à ceci : « Quand je n'ai pas eu de retour après notre rencontre, je me suis demandé si ma demande avait été mise de côté. » C'est très différent de « tu ne fais jamais de suivi ». Le fond est peut-être identique, mais la forme change tout. Être exact, c'est accepter de ne pas transformer une hypothèse en verdict.
Le troisième repère est probablement le plus difficile à respecter quand l'émotion monte. Et c'est aussi, à mon avis, le plus puissant.
Est-ce nécessaire ? Ou, plus précisément : est-ce nécessaire de le dire ? Est-ce nécessaire de le dire maintenant ? Est-ce nécessaire que ce soit moi qui le dise ? Est-ce nécessaire de le dire de cette manière ? Ces questions ne servent pas à éviter les conversations importantes. Elles servent à distinguer ce qui doit vraiment être dit de ce qui cherche seulement une sortie rapide.
Parce que tout ce qui est vrai n'a pas besoin d'être dit immédiatement. Un message juste, livré au mauvais moment, peut être reçu comme une attaque. On donne une rétroaction dans le corridor, entre deux réunions. On envoie un courriel sec le vendredi à 16 h 58. On soulève un point sensible devant toute l'équipe alors qu'une conversation en privé aurait été nettement plus appropriée. Le fond du message peut être légitime, mais le moment en diminue complètement la portée. Dans une conversation difficile, le bon moment ne rend pas le message moins vrai. Il le rend plus recevable.
Le « N » est un formidable antidote à l'impulsion. Quand on réagit, c'est l'émotion qui choisit le moment, le ton et les mots. Quand on répond, on reprend une part de responsabilité. Répondre ne veut pas dire être froid. Ça veut dire être plus conscient de l'effet qu'on veut créer.
Alors avant de dire quelque chose, posez-vous cette simple question : est-ce vraiment nécessaire de le dire maintenant ? Souvent, la réponse change tout. Le silence peut être une fuite. Mais il peut aussi être un acte de maturité, quand il sert à préparer une parole plus juste.
La sagesse, c'est un mot qui peut sembler grand, presque solennel. Pourtant, dans la communication de tous les jours, elle est très concrète.
C'est le moment où je sens que j'ai raison de nommer quelque chose, mais où je choisis de ne pas blesser inutilement. Où je pourrais gagner l'argument, mais où je préfère préserver la relation. Où je pourrais répondre avec sarcasme, mais où je choisis la clarté.
La sagesse ne consiste pas à se taire par peur du conflit. Elle consiste à choisir les mots qui permettent d'être entendu sans blesser inutilement. Elle nous invite à nous demander : est-ce que je peux exprimer ce message avec respect, maîtrise et responsabilité ?
Dire « je suis en colère » est une chose. Utiliser ma colère pour humilier l'autre en est une autre. Dire « j'ai besoin de clarté » est une chose. Accuser l'autre d'être incompétent en est une autre. La sagesse, c'est cette capacité à reconnaître l'intensité de ce que je vis sans lui donner le droit de tout diriger.
Elle nous aide aussi à distinguer la franchise du défoulement. La franchise dit : voici ce que j'observe, voici l'impact, voici ce que j'aimerais qu'on regarde. Le défoulement dit : voici tout ce que j'ai accumulé, prends-le dans le visage. L'une cherche à être entendue. L'autre cherche d'abord à sortir. Une parole sage n'est pas une parole faible : c'est une parole qui tient compte de la complexité humaine.
Le dernier repère est peut-être le plus exigeant. Est-ce enrichissant ? Autrement dit : est-ce que ce que je vais dire va nourrir la relation, la compréhension, la réflexion ou la recherche de solution ?
Une parole enrichissante n'est pas nécessairement agréable. Elle peut déranger, confronter, mettre en lumière un angle mort. Mais elle ajoute quelque chose. De la clarté. De la nuance. Une perspective. Une ouverture. À l'inverse, certaines paroles appauvrissent la conversation. Elles réduisent. Elles ferment. Elles étiquettent. Elles cherchent à gagner plutôt qu'à comprendre.
Une conversation peut se vider de son intelligence très vite quand chacun cherche seulement à défendre son point. On ne cherche plus la réalité, on cherche des preuves. On n'écoute plus l'autre, on écoute ce qu'on pourra utiliser pour répondre. On ne construit plus un pont, on fortifie son camp.
Le repère « enrichissant » nous ramène à une question fondamentale : après mon intervention, est-ce que la conversation aura grandi ou rétréci ? Une parole enrichissante ne cherche pas seulement à avoir raison. Elle cherche à faire grandir la conversation.
Et souvent, elle prend la forme d'une question. « Qu'est-ce qu'on essaie vraiment de régler, ici ? » « De quoi a-t-on besoin pour avancer ? » « Qu'est-ce qui est important pour toi dans cette situation ? » Ces questions ne règlent pas tout, mais elles déplacent la conversation du combat vers la compréhension. Et c'est déjà un énorme pas.
Pensez à un message ou à une remarque que vous hésitez à formuler en ce moment. Cochez les cases auxquelles vous pouvez répondre « oui » honnêtement.
0 repère(s) sur 5. À 5 oui, votre message est prêt à être déposé. En dessous, il vaut peut-être la peine d'attendre, de reformuler ou de changer de canal. Souvent, c'est le « N » qui manque.
Le filtre PENSE porte sur le message. Mais avant même de passer nos mots au crible, il vaut la peine de regarder l'endroit d'où ils partent. Parce que le même message, dit à partir de deux intentions différentes, ne produit pas le même effet.
Mon intention, d'abord. Est-ce que je veux comprendre, clarifier, réparer, contribuer… ou simplement décharger ma tension ? Ça demande de l'honnêteté. Parfois on dit vouloir clarifier alors qu'au fond on veut prouver. Ce n'est pas un jugement, c'est humain. Mais si mon intention est de réparer, mes mots ne seront pas les mêmes que si mon intention est de punir. Une bonne question à se poser : qu'est-ce que je veux rendre possible après cette conversation ?
Mon état émotionnel, ensuite. Suis-je assez disponible intérieurement pour dire les choses avec justesse ? Il ne s'agit pas d'attendre d'être parfaitement calme, sinon certaines conversations n'auront jamais lieu. Mais il y a une différence entre être ému et être envahi. Quand je suis ému, je peux encore choisir mes mots. Quand je suis envahi, ce sont mes mots qui me choisissent. Parfois, la meilleure stratégie : « Je veux te parler de quelque chose d'important, mais je sens que je suis encore à chaud. Je prends un moment et je reviens vers toi. » Cette phrase ne fuit pas la conversation. Elle la protège.
L'effet recherché, enfin. Après mes paroles, qu'est-ce que je veux créer ? Plus de clarté, de confiance, de collaboration ? Ou, si je suis honnête, est-ce que je veux créer un malaise, une distance, une victoire ? Une parole n'est pas qu'un véhicule d'information, c'est un geste relationnel. On ne contrôle pas tout, mais on est responsable de l'effort raisonnable qu'on fait pour parler avec clarté, respect et justesse.
Dans une organisation, la qualité de la communication ne se mesure pas dans les grands documents officiels ni dans les belles affiches de valeurs sur les murs. Elle se révèle dans les petites phrases du quotidien. Le commentaire lancé en passant. Le ton d'un courriel. La façon de faire une rétroaction. La capacité de dire « je me suis trompé ».
La culture d'une organisation se construit dans ces micro-moments. On peut avoir les plus beaux énoncés de valeurs encadrés à la réception, mais si les gens se parlent avec mépris, impatience ou sarcasme, ce sont ces expériences-là qui deviennent la vraie culture vécue.
Un climat de travail ne se dégrade pas toujours par de grands événements spectaculaires. Il se fragilise par accumulation. Une phrase sèche ici. Une remarque passive-agressive là. Une rétroaction donnée devant les autres. À force de petites marques, les gens deviennent plus prudents. Ils parlent moins, se protègent davantage, gardent leurs idées pour eux. Et quand les gens cessent de se parler franchement, les problèmes ne disparaissent pas : ils changent simplement d'endroit. Ils passent dans les corridors, dans les soupirs, dans les non-dits, dans le désengagement.
C'est pour ça que le filtre PENSE est plus qu'un outil individuel. C'est un repère de prévention relationnelle. Il aide à bâtir des milieux où l'on peut se dire les vraies choses sans se détruire. Et dans le contexte actuel, où les équipes sont sous pression et où les enjeux de santé psychologique sont bien réels, une communication plus consciente devient un véritable facteur de protection.
Une des grandes difficultés en communication, c'est de tenir ensemble deux besoins qui semblent parfois s'opposer : le besoin de vérité et le besoin de relation.
Certaines personnes protègent tellement la relation qu'elles n'osent plus dire la vérité. Gentilles en surface, mais qui accumulent en dedans. D'autres protègent tellement la vérité qu'elles en oublient la relation. Elles disent tout, vite, durement, et laissent derrière elles des gens fermés ou sur la défensive.
La maturité relationnelle, c'est de ne pas avoir à choisir entre les deux. Il est possible de dire vrai sans attaquer. D'être respectueux sans s'effacer. D'être clair sans être cassant. De nommer un problème sans réduire l'autre au problème. C'est exactement l'esprit du filtre PENSE : il ne demande pas « comment puis-je éviter cette conversation ? », il demande « comment puis-je l'aborder de manière plus juste ? ».
Beaucoup de conversations importantes n'ont jamais lieu, simplement parce qu'on les associe au conflit. On se dit « je ne veux pas créer de malaise », alors on attend, on tolère, on accumule. Puis, quand ça finit par sortir, ça sort trop tard, trop fort, trop chargé. Ce n'est plus une conversation, c'est une explosion. Penser avant de parler permet souvent, au contraire, de parler plus tôt et mieux : de nommer les irritants pendant qu'ils sont encore petits, avant qu'ils deviennent des montagnes.
Un mot sur le canal, parce qu'on l'oublie presque toujours. Tout ne se dit pas de la même façon. Certaines choses peuvent passer par courriel. D'autres devraient se dire en personne. Certaines méritent une conversation en privé. Et certaines ne devraient jamais se régler dans une chaîne de messages où chacun répond entre deux urgences.
Le canal influence énormément la réception. Un courriel transporte mal le ton. Une phrase courte peut sembler froide. Une absence de réponse peut devenir une histoire complète dans la tête de l'autre. Alors avant d'appuyer sur « envoyer », on peut se demander : est-ce que je l'écris pour clarifier ou pour me soulager ? Est-ce que je serais à l'aise de dire ça de vive voix ? Beaucoup de conflits ne commencent pas par une mauvaise intention. Ils commencent par un message envoyé trop vite. PENSE-r avant de parler, c'est donc aussi PENSE-r avant d'envoyer.
Une nuance, pour ne pas tomber dans le piège inverse. On ne sera pas toujours parfaitement calme avant de parler. Et l'objectif n'est pas d'atteindre une zénitude permanente avant d'ouvrir la bouche. Si on attend d'être totalement serein, certaines conversations n'auront jamais lieu.
L'objectif n'est pas de ne plus jamais parler sous émotion. C'est d'éviter que l'émotion parle seule. De créer juste assez de recul pour ne pas tout lui laisser décider. Cinq secondes peuvent éviter une escalade. Une respiration peut éviter une blessure. Une question peut éviter une accusation. Une reformulation peut éviter une rupture.
Le courage, ce n'est pas toujours de parler immédiatement. Parfois, c'est de ne pas laisser notre impulsion décider à notre place. C'est de créer un espace entre le déclencheur et la réponse. Et dans cet espace, il y a notre liberté.
Pour intégrer le filtre PENSE, pas besoin de tout appliquer parfaitement du jour au lendemain. On peut commencer par une seule lettre. Et je vous propose de commencer par le N, Nécessaire.
Pendant les prochaines 24 heures, avant de faire une remarque, d'envoyer un courriel ou de répondre à chaud, posez-vous simplement cette question : est-ce vraiment nécessaire de le dire maintenant ?
Pas pour éviter. Pas pour vous effacer. Pas pour nier ce que vous ressentez. Mais pour choisir : le bon moment, le bon ton, le bon canal, la bonne intention. Vous pourriez être surpris : certaines phrases perdent leur urgence après quelques secondes. Le N ne vous empêche pas de parler. Il vous aide à parler avec plus de discernement.
Nos paroles ne sont jamais tout à fait neutres. Elles peuvent ouvrir ou fermer. Clarifier ou embrouiller. Rapprocher ou éloigner. Réparer ou blesser. Nourrir la confiance ou l'éroder tranquillement.
On n'a pas le contrôle sur tout. On ne peut pas garantir que l'autre comprendra exactement ce qu'on voulait dire. On ne contrôle ni son histoire, ni sa fatigue, ni ses blessures, ni son niveau d'ouverture. Mais on peut prendre la responsabilité de notre façon de parler. On peut ralentir. Vérifier nos faits. Clarifier notre intention. Choisir un meilleur moment. Chercher des mots qui construisent. Dire les vraies choses sans oublier l'humain devant nous.
PENSE-r avant de parler, ce n'est pas retenir sa vérité. C'est lui donner une meilleure chance d'être entendue. Et dans un monde où tant de conversations se ferment trop vite, cette petite pause de cinq secondes peut faire une grande différence.
Bien communiquer, ce n'est pas seulement dire ce qu'on pense. C'est penser à l'effet de ce qu'on dit.
Bruno Bégin, M.Éd., est consultant en prévention psychosociale et performance humaine durable, conférencier international et formateur depuis 30 ans. Son expertise repose sur trois terrains de pratique : 18 années d'accompagnement clinique en programmes d'aide aux employés et en cabinet privé (où il a accompagné des milliers de personnes à travers le stress, l'anxiété, l'épuisement et les transitions), plus d'une décennie dans le secteur de l'assurance et des services financiers, et 12 ans comme chargé de cours à l'UQAT en communications et en relation d'aide. Conférencier TEDx, chroniqueur à Radio-Canada et coproducteur d'une série télévisée sur la santé émotionnelle, il est également auteur de plusieurs ouvrages et guides professionnels sur la performance durable, la gestion de l'anxiété, la charge mentale et la santé émotionnelle. Son approche distinctive combine une compréhension clinique des mécanismes humains avec des outils d'évaluation validés qui permettent de poser un diagnostic précis et d'agir sur les bons leviers.
Le filtre PENSE est un outil mnémotechnique de vulgarisation. Les principes qu'il met en pratique s'appuient toutefois sur des cadres reconnus en communication, en psychologie des émotions et en comportement organisationnel. La distinction entre les faits, les interprétations et les émotions (le « E » d'Exact) prolonge l'échelle d'inférence d'Argyris et la structure observation-sentiment-besoin-demande de la Communication NonViolente de Rosenberg. L'idée d'un espace entre le déclencheur et la réponse (le « N » de Nécessaire) renvoie aux travaux de Frankl sur la liberté de réponse et au mécanisme de détournement émotionnel décrit par Goleman. La régulation de l'expression émotionnelle (le « S » de Sage) s'inscrit dans les recherches de Gross sur la régulation des émotions. Enfin, le lien entre qualité de la communication et climat de travail s'appuie sur les travaux d'Edmondson sur la sécurité psychologique et sur ceux de Patterson et ses collègues sur les conversations cruciales.
Références
Argyris, C. (1990). Overcoming organizational defenses: Facilitating organizational learning. Allyn & Bacon.
Edmondson, A. C. (2019). The fearless organization: Creating psychological safety in the workplace for learning, innovation, and growth. John Wiley & Sons.
Frankl, V. E. (2013). Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie (C. J. Bacon & L. Drolet, trad.). Les Éditions de l'Homme. (Ouvrage original publié en 1946)
Goleman, D. (1997). L'intelligence émotionnelle (T. Piélat, trad.). Robert Laffont. (Ouvrage original publié en 1995)
Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology, 2(3), 271-299. https://doi.org/10.1037/1089-2680.2.3.271
Patterson, K., Grenny, J., McMillan, R., & Switzler, A. (2012). Crucial conversations: Tools for talking when stakes are high (2e éd.). McGraw-Hill.
Rosenberg, M. B. (2016). Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : introduction à la communication non violente (3e éd., A. Cesotti & C. Secretan, trad.). La Découverte. (Ouvrage original publié en 1999)
Bruno Bégin, M.Éd.
Consultant en prévention psychosociale et performance humaine durable
Consultant | Conférencier | Formateur | Auteur