Canaliser son attention, son énergie et son pouvoir d'action sans nier la difficulté.
Il y a des journées où tout semble décidé à se liguer contre votre plan.
Un courriel arrive et vous serre un peu la gorge. Une personne réagit d'une façon que vous n'aviez pas vue venir. Une décision tombe d'en haut, sans que personne ne vous ait consulté. Un imprévu fait dérailler l'horaire que vous aviez si soigneusement bâti. Une phrase, dite en réunion, continue de tourner dans votre tête trois heures plus tard.
Et sans même vous en rendre compte, votre attention part dans toutes les directions à la fois.
Elle file vers ce que l'autre a pensé. Vers ce qui aurait dû se passer. Vers ce qui risque d'arriver. Vers l'erreur du collègue, la décision de la direction, le message pas encore répondu. Votre tête ressemble alors à une pièce où quelqu'un aurait allumé toutes les lumières en même temps, sans qu'aucune n'éclaire vraiment quoi que ce soit.
C'est profondément humain. Quand votre cerveau perçoit une menace ou une incertitude, il cherche à reprendre le contrôle. Il veut comprendre, prévoir, éviter que ça tourne mal, se protéger. Le problème n'est pas d'avoir ce réflexe. Le problème commence quand votre attention reste accrochée à ce que vous ne pouvez pas réellement changer.
Là où va votre attention, va aussi votre énergie.
Et quand toute votre énergie est dirigée vers ce qui ne dépend pas de vous, il vous en reste beaucoup moins pour agir là où vous pourriez faire une vraie différence.
Revenir à ce qui dépend de vous, ce n'est pas nier la difficulté. Ce n'est pas faire semblant que tout va bien. Ce n'est pas une pensée positive de surface qui repeint la réalité en rose. Et ce n'est surtout pas se dire que « tout dépend de moi », parce que ce serait faux, culpabilisant et parfois même violent.
Revenir à ce qui dépend de vous, c'est poser un acte de discernement. C'est vous demander, au cœur de l'agitation : dans cette situation précise, qu'est-ce qui m'appartient vraiment? Qu'est-ce que je peux choisir, clarifier, exprimer, demander, ajuster ou mettre en mouvement? Et qu'est-ce que je dois apprendre à déposer, non pas parce que c'est sans importance, mais parce que je ne peux pas le porter à la place de la réalité, des autres ou du temps?
C'est là, exactement là, que commence le recentrage.
Quand une situation devient inconfortable, notre attention se colle spontanément à ce qui nous échappe.
On aimerait que les autres comprennent plus vite. Qu'ils réagissent autrement. Qu'ils reconnaissent nos efforts. Qu'ils changent de ton. Qu'ils admettent leur part. On aimerait aussi retoucher le passé : refaire la conversation, effacer une décision, reprendre une parole qui a mal passé. Et quand ce n'est pas le passé qui nous retient, c'est le futur qui nous aspire. Et si ça se dégrade? Et si la personne le prend mal? Et si je me trompe? Et si on me juge?
À première vue, tout cela ressemble à de la réflexion. Mais souvent, ce n'en est plus. C'est de la rumination.
La différence est capitale. La réflexion ouvre une piste; la rumination tourne en rond. La réflexion prépare une action; la rumination consomme de l'énergie sans jamais rien produire. La réflexion éclaircit; la rumination embrouille. Penser à une situation pour mieux agir, c'est utile. Penser à une situation parce qu'on essaie mentalement de contrôler ce qui ne peut pas l'être, c'est une fuite déguisée en sérieux.
C'est là que beaucoup de personnes s'épuisent. Pas seulement parce qu'elles ont trop à faire, mais parce qu'elles portent intérieurement une montagne de choses sur lesquelles elles n'ont aucune prise réelle. Elles portent l'humeur des autres, les attentes non dites, les malaises jamais nommés, les réactions possibles, les scénarios catastrophes, la peur de déplaire. Et à force de tout vouloir tenir dans leurs bras, elles perdent le contact avec la seule chose qu'elles pourraient vraiment faire, maintenant.
Le modèle transactionnel du stress de Lazarus et Folkman éclaire bien ce mécanisme. Le stress n'est pas seulement lié à l'événement lui-même, mais à la façon dont la personne évalue la situation et les ressources dont elle croit disposer pour y faire face. Deux personnes peuvent vivre exactement la même chose et ne pas l'évaluer de la même manière. L'une y voit une menace impossible à maîtriser; l'autre, un défi difficile mais abordable. Ce n'est pas une question de personnalité forte ou faible. C'est une question d'évaluation et de ressources perçues.
Quand je perçois que tout m'échappe, mon stress grimpe. Quand je retrouve un espace d'action, même minuscule, quelque chose se réorganise en dedans. Je ne contrôle pas nécessairement la situation, mais je retrouve un point d'appui. Et parfois, un seul point d'appui suffit pour arrêter de couler.
Il faut être prudent avec les discours sur le contrôle.
On entend parfois des phrases qui claquent bien : « Tu es responsable de tout ce qui t'arrive », « Change ton attitude et tout changera ». Ça semble motivant. Mais ça peut aussi devenir un poids terrible sur les épaules de quelqu'un qui traverse déjà une tempête.
Non, tout ne dépend pas de vous. Vous ne contrôlez pas l'opinion des autres. Ni le passé. Ni la météo. Ni les erreurs de vos collègues. Ni le bonheur de vos proches. Ni les événements extérieurs. Ni les réactions des gens. Ni les imprévus. Ni le futur. Ni le rythme auquel le changement s'impose à vous.
Reconnaître cela, ce n'est pas un aveu de faiblesse. C'est de la lucidité.
Mais cette lucidité a besoin d'une seconde moitié pour ne pas basculer dans le découragement : même quand tout ne dépend pas de vous, quelque chose dépend encore de vous. Votre attitude. Vos paroles. Vos décisions. Vos limites. Vos priorités. L'endroit où vous investissez votre temps et votre énergie. Vos actions. Vos valeurs. Le courage de demander de l'aide. Votre façon de répondre. Et le sens que vous choisissez de donner à ce qui vous arrive.
C'est ici que loge le pouvoir d'action. Pas dans le contrôle absolu. Pas dans la garantie du résultat. Pas dans la capacité de faire réagir les autres à votre goût. Le pouvoir d'action habite cet espace, parfois étroit, où vous pouvez encore choisir votre réponse.
Vous pouvez choisir de clarifier plutôt que de supposer. De poser une limite plutôt que d'accumuler du ressentiment en silence. De demander de l'aide plutôt que de vous isoler. De nommer un malaise plutôt que de le laisser contaminer la relation. De faire un petit pas concret plutôt que de rester figé dans l'analyse. De protéger votre énergie plutôt que de la disperser dans tous les scénarios imaginables.
Ce n'est pas spectaculaire. Ce n'est pas toujours confortable. Mais c'est souvent là que la santé psychologique recommence à se reconstruire.
La notion de lieu de contrôle, proposée par Julian Rotter, aide à saisir cette dynamique. Elle distingue la tendance à attribuer ce qui nous arrive à des facteurs internes ou externes. L'idée n'est pas de croire que tout est interne, ni que tout dépend de soi. C'est plutôt d'éviter les deux pièges symétriques : se croire responsable de tout, ou se croire impuissant devant tout. Le recentrage se tient exactement entre les deux. Il refuse la surcharge de responsabilité comme il refuse l'impuissance. Il cherche la zone juste : ce qui m'appartient vraiment.
Quand on parle de « revenir à ce qui dépend de moi », certaines personnes entendent : « Occupe-toi de tes affaires et laisse tomber le reste. » Ce n'est pas du tout le sens de la démarche.
Se recentrer ne veut pas dire devenir indifférent. Vous pouvez être touché par ce qui ne dépend pas de vous. Préoccupé par une situation collective. Affecté par une injustice. Dérangé par une décision organisationnelle. Le recentrage ne vous demande pas d'éteindre votre sensibilité. Il vous demande de mieux orienter votre énergie.
La nuance est énorme. Devant une situation injuste, il ne s'agit pas de se dire « je ne contrôle pas, donc je laisse faire ». Il s'agit plutôt de se demander : qu'est-ce qui dépend de moi ici? Est-ce que je peux nommer quelque chose? Soutenir quelqu'un? Faire remonter une information? Poser une question? Documenter un fait? Refuser de participer à une dynamique malsaine? Le recentrage n'est pas une fuite. C'est une mise en mouvement plus consciente. Il ne diminue pas votre responsabilité; il la précise. Et une responsabilité précise devient souvent plus légère à porter.
Parce qu'une responsabilité floue, elle, est épuisante. Elle s'étend partout, sans contours, et vous laisse avec l'impression que vous devriez tout faire, tout prévoir, tout régler. Une responsabilité saine, au contraire, a des frontières. Elle vous permet de dire : ceci m'appartient, cela ne m'appartient pas; ceci relève de mon influence, cela relève d'une autre personne, d'une équipe, d'un gestionnaire, d'un système.
Cette distinction est essentielle en prévention des risques psychosociaux. Au travail, plusieurs facteurs de risque ne relèvent pas de l'individu : la charge de travail, la faible autonomie décisionnelle, le manque de reconnaissance, le faible soutien, les tensions non traitées. Les sources québécoises comme l'Institut national de santé publique du Québec insistent d'ailleurs sur le fait que ces risques sont liés à l'organisation du travail et aux pratiques de gestion, et qu'ils sont identifiables, mesurables et modifiables.
Il faut donc le dire clairement : revenir à ce qui dépend de soi ne veut pas dire individualiser les problèmes. Une organisation ne peut pas dire à ses employés « recentrez-vous » si elle ne regarde jamais la surcharge, les rôles flous, le manque de ressources ou les conflits qui pourrissent. Un gestionnaire ne peut pas demander à son équipe de « lâcher prise » si les priorités changent chaque semaine et si le soutien n'est jamais au rendez-vous.
Le recentrage personnel ne remplace pas l'action organisationnelle. Il la complète. L'individu a besoin d'un espace d'action. L'équipe, d'un espace de dialogue. Le gestionnaire, d'un espace de clarification. L'organisation, d'un espace de prévention. Quand ces niveaux se parlent, on sort de la culpabilisation et on entre dans la responsabilité partagée.
On parle beaucoup de gestion du temps. Beaucoup moins de gestion de l'attention. Pourtant, le temps n'est pas notre seule ressource limitée. Notre attention l'est tout autant, et notre énergie suit presque toujours notre attention comme une ombre.
Vous pouvez avoir deux heures devant vous, mais si votre attention est captée par une conversation qui vous a blessé ou par une inquiétude qui vous ronge, ces deux heures ne seront jamais vraiment disponibles. Vous serez là physiquement, dispersé intérieurement. À l'inverse, avec peu de temps mais une attention claire et présente, vous pouvez poser un geste étonnamment efficace.
L'attention est une porte d'entrée vers l'action. Elle est aussi une porte d'entrée vers l'émotion. James Gross, dans ses travaux sur la régulation émotionnelle, décrit plusieurs moments où l'on peut influencer ses émotions au fil de leur formation. L'un de ces leviers est le déploiement de l'attention : ce à quoi vous portez attention modifie votre expérience émotionnelle. Cela ne veut pas dire que vous pouvez décider de ne plus rien ressentir. Cela veut dire que la façon dont vous orientez votre attention peut amplifier ou apaiser certaines réponses.
Si votre attention reste rivée sur « ce que les autres pensent de moi », vous nourrissez l'anxiété et le besoin de plaire. Si elle revient vers « qu'est-ce que je peux clarifier maintenant? », vous retrouvez une action possible. Si elle reste coincée sur « ils n'auraient jamais dû faire ça », vous alimentez la colère. Si elle revient vers « quelle limite dois-je poser? », vous transformez une partie de cette énergie en protection.
Ce n'est pas de la pensée magique. C'est de l'orientation. Vous ne choisissez pas toujours la première pensée qui apparaît, ni l'émotion qui monte. Mais vous pouvez souvent choisir ce que vous allez nourrir ensuite. Et ce choix-là n'a rien de banal.
Le mot « contrôle » peut nous jouer des tours. Quand on dit « ce que je peux contrôler », on s'imagine parfois qu'il faudrait tout maîtriser à la perfection : ses émotions, ses pensées, ses réactions, son ton de voix, ses limites. Mais être humain, ce n'est pas être une machine parfaitement réglée.
Vous pouvez vouloir rester calme et sentir quand même la colère monter. Vouloir être clair et chercher vos mots. Vouloir poser une limite et ressentir de la culpabilité. Vouloir demander de l'aide et avoir peur de déranger. Vouloir lâcher prise et continuer d'y penser la nuit.
Le pouvoir d'action ne consiste pas à tout contrôler à l'intérieur de soi. Il consiste à reconnaître ce qui se passe, puis à choisir une direction malgré l'inconfort. C'est là, dans ce petit intervalle, qu'il se joue. Entre l'impulsion et la parole. Entre la frustration et le courriel envoyé trop vite. Entre la peur de déplaire et la limite finalement posée. Entre la rumination et le geste concret.
Le psychiatre Viktor Frankl, survivant des camps de concentration, a écrit une phrase qui résume tout : entre le stimulus et la réponse, il existe un espace, et dans cet espace se trouve notre liberté de choisir notre réponse. Se recentrer, au fond, c'est apprendre à habiter cet espace un peu plus souvent.
Albert Bandura a montré l'importance du sentiment d'efficacité personnelle, cette croyance en sa propre capacité d'organiser et de réaliser les actions nécessaires pour faire face à une situation. Ce sentiment influence l'effort qu'on investit et la persévérance qu'on maintient devant les obstacles. Si je crois que rien ne dépend de moi, je me retire. Si je crois que tout dépend de moi, je m'écrase sous le poids. Mais si je reconnais clairement ce qui dépend de moi, je peux agir avec plus de justesse. C'est ça, reprendre du pouvoir. Pas devenir invulnérable. Redevenir acteur dans une zone réaliste.
Certaines personnes ne se contentent pas de faire leur travail. Elles portent l'ambiance. Elles portent les silences. Elles portent les tensions, les attentes non dites, et parfois même les émotions des autres. Ce sont souvent des personnes compétentes, sensibles, engagées, fiables. Elles ont le souci du travail bien fait et veulent que tout le monde autour d'elles aille bien.
Mais à force de tout porter, elles finissent par se perdre. Elles confondent présence et disponibilité totale. Empathie et absorption. Responsabilité et contrôle. Engagement et sacrifice. Soutien et sauvetage.
La surresponsabilisation est très valorisée au départ. On félicite la personne qui répond vite, qui accepte tout, qui anticipe les besoins, qui absorbe les tensions, qui compense les manques du système. Mais ce qui est récompensé à court terme peut devenir ruineux à long terme. Cette personne développe de la fatigue, du ressentiment, de l'anxiété, un sentiment d'injustice. Elle commence à se dire : « Si je ne le fais pas, personne ne le fera. » Ou : « Je ne peux pas me permettre de décevoir. » Ou encore : « Si les autres vont mal, c'est de ma faute. »
C'est ici que le recentrage devient un véritable outil de santé psychologique. Non pas pour devenir moins généreux, mais pour être généreux sans se vider. Non pas pour cesser d'aider, mais pour aider sans se substituer à l'autre. Non pas pour abandonner ses responsabilités, mais pour cesser d'adopter celles qui ne nous appartiennent pas.
Je peux être concerné sans tout porter.
Je peux être concerné par le bonheur de l'autre sans en être responsable. Concerné par une tension sans être le seul à devoir la résoudre. Concerné par une erreur sans porter toute la culpabilité. Concerné par un changement sans en contrôler le rythme. Concerné par une équipe sans devenir le contenant émotionnel de tout le monde. C'est une posture de maturité. Et, très souvent, c'est aussi une posture de prévention.
Le lâcher-prise est un concept souvent maltraité. On le lance parfois comme une solution express : « Lâche prise! » Comme si la personne n'y avait pas déjà pensé. Comme si elle pouvait déposer d'un seul coup ce qui l'habite depuis des jours. Comme si l'inquiétude ou la frustration s'évaporaient parce qu'on leur demande poliment de sortir.
Dans la vraie vie, lâcher prise n'a rien de simple. Surtout quand la situation touche une valeur importante. Surtout quand une limite a été franchie. Surtout quand il y a de l'injustice, ou qu'on a déjà beaucoup donné.
C'est pourquoi je préfère souvent parler de recentrage plutôt que de lâcher-prise. Parce que le recentrage est plus actif. Lâcher prise peut laisser croire qu'il faut retirer son énergie. Le recentrage, lui, invite à la réorienter. Je ne lâche pas parce que je m'en moque. Je relâche ce qui m'échappe pour mieux investir ce qui dépend de moi.
La différence est réelle. Je peux relâcher l'idée de convaincre tout le monde, tout en clarifiant ma position. Relâcher le besoin d'être aimé de tous, tout en restant respectueux. Relâcher le passé, tout en en tirant un apprentissage. Relâcher l'exigence d'un résultat parfait, tout en posant une action de qualité. Relâcher la réaction de l'autre, tout en choisissant mes mots avec soin.
La thérapie d'acceptation et d'engagement, développée notamment par Steven Hayes et ses collègues, s'inscrit bien dans cette logique. Elle met de l'avant la flexibilité psychologique : cette capacité de rester en contact avec ce qui se passe en soi tout en agissant en cohérence avec ses valeurs. Encore une fois, il ne s'agit pas de supprimer l'inconfort, mais d'apprendre à avancer avec lui, sans lui remettre le volant. Le recentrage ne dit pas « ne ressens pas ». Il dit « ressens, observe, puis choisis le prochain geste qui a du sens ».
À force de vivre des situations où nos efforts ne semblent rien changer, il peut arriver qu'on cesse d'essayer. Pas par paresse. Pas par manque de volonté. Mais parce que quelque chose en nous a appris que l'action ne servait plus à grand-chose.
C'est ce qu'on peut rapprocher de l'impuissance apprise, un concept associé notamment aux travaux de Martin Seligman. L'idée générale : lorsqu'une personne traverse à répétition des situations perçues comme incontrôlables, elle peut en venir à ne plus percevoir les espaces d'action, même quand ils réapparaissent devant elle.
Dans le monde du travail, cela s'entend dans des phrases comme : « De toute façon, ça ne changera rien. » « On l'a déjà dit, personne n'écoute. » « À quoi bon? » « C'est toujours pareil. » Ces phrases méritent d'être écoutées, pas balayées. Elles ne sont pas seulement négatives; elles racontent souvent une histoire. Une histoire de demandes ignorées, de consultations sans suite, de changements imposés, de promesses non tenues, de fatigue accumulée.
Il serait trop facile de répondre « soyez plus positifs ». La vraie question est ailleurs : qu'est-ce qui a fait perdre le sentiment d'influence, et où peut-on reconstruire un espace d'action réel, même petit? Au niveau individuel, cela peut commencer par un seul geste concret. Au niveau d'une équipe, par une clarification honnête des irritants. Au niveau d'un gestionnaire, par une écoute réelle suivie d'un engagement clair. Au niveau organisationnel, par une révision de la charge, des processus, de la reconnaissance ou des marges de manœuvre.
Le recentrage n'est pas une façon de maquiller l'impuissance. C'est une façon de retrouver une première prise. Et parfois, cette première prise change tout.
Quand l'agitation monte, quatre repères simples aident à passer d'un état de dispersion à une posture plus claire. Ils ne règlent pas tout, mais ils redonnent une direction.
Avant de se recentrer, il faut reconnaître ce qui nous a happés. Qu'est-ce qui m'active en ce moment? Quelle émotion est présente? Quelle pensée revient en boucle? Quelle peur se cache derrière l'agitation? Quelle valeur semble touchée? Nommer ne règle pas tout, mais nommer change déjà notre rapport à ce qui se passe. Quand je peux dire « je ressens de la colère », je ne suis plus seulement dans la colère : je commence à l'observer. Quand je peux dire « je suis en train d'essayer de contrôler la réaction de l'autre », je retrouve une distance. Nommer, c'est reprendre un peu d'espace. Et dans cet espace, une réponse devient possible.
C'est le cœur de la démarche. Dans cette situation, qu'est-ce qui dépend réellement de moi? Pas ce que j'aimerais contrôler. Pas ce que je voudrais changer chez l'autre. Pas ce qui aurait dû se passer. Ce qui dépend réellement de moi : mes mots, mon ton, ma limite, ma demande, mon choix, ma prochaine action, ma façon de me préparer, ma décision de demander du soutien. Cette étape demande de l'honnêteté, parce qu'elle oblige à renoncer à certaines illusions de contrôle. Mais elle redonne une clarté précieuse. La bonne question devient : qu'est-ce qui est petit, concret et possible maintenant?
Relâcher ne veut pas dire effacer, ni approuver, ni oublier, ni laisser faire. Relâcher veut dire cesser de nourrir intérieurement une lutte qui ne produit plus d'action utile. Je peux relâcher la volonté de changer le passé. L'idée de contrôler la réaction de l'autre. Le besoin d'être compris immédiatement. L'exigence d'un résultat parfait. L'anticipation de tous les scénarios. Et je peux le faire progressivement. Le mot est important : certaines choses ne se déposent pas d'un coup. Elles se déposent par couches, par moments, par respirations, par retours conscients vers ce qui est possible.
Le recentrage devient réel quand il se traduit en action. Pas nécessairement une grande action; souvent, un petit geste suffit. Envoyer un message clair. Demander une rencontre. Écrire ce qui me préoccupe. Clarifier une attente. Dire non. Dire oui, mais avec une condition. Demander de l'aide. Prendre une pause. Prioriser une tâche. Préparer une conversation difficile. Choisir de ne pas répondre tout de suite. Un petit geste concret, quand il est aligné, a souvent plus d'impact qu'une grande réflexion qui ne sort jamais de la tête.
Dans une équipe, cette distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous peut devenir un puissant outil de conversation.
Quand une équipe est sous pression, les échanges se concentrent souvent sur ce qui ne fonctionne pas. « La direction ne comprend pas. » « Les autres services ne collaborent pas. » « Les clients sont de plus en plus exigeants. » « Les priorités changent tout le temps. » « On manque de temps, de ressources. » Ces préoccupations sont souvent légitimes et ne doivent pas être balayées du revers de la main. Mais si l'équipe reste uniquement dans ce registre, elle s'enferme peu à peu dans l'impuissance.
Une bonne intervention ne consiste pas à dire « arrêtez de vous plaindre ». Elle consiste à aider l'équipe à organiser la réalité. Qu'est-ce qui dépend de nous? Qu'est-ce que nous pouvons influencer? Qu'est-ce qui doit être porté à un autre niveau, clarifié, documenté? Qu'est-ce qui nécessite une décision de gestion? Qu'est-ce que nous pouvons faire dès maintenant?
Pour un gestionnaire, cette posture est précieuse parce qu'elle évite deux pièges. Le premier : tout prendre sur soi. Le gestionnaire devient alors le réceptacle de toutes les tensions, tente de tout régler, absorbe les frustrations et finit lui-même en surcharge. Le second : tout renvoyer à l'équipe. Il dit alors, implicitement, « recentrez-vous, soyez résilients, débrouillez-vous », sans tenir compte des obstacles réels.
La posture la plus saine se tient entre les deux. Elle reconnaît les contraintes. Elle clarifie les marges de manœuvre. Elle distingue les niveaux de responsabilité. Elle protège le dialogue. Elle transforme les préoccupations en actions possibles, fait remonter ce qui doit l'être et agit sur ce qui peut être modifié.
C'est exactement dans cet esprit que la prévention des risques psychosociaux devient concrète. Ces risques ne sont pas seulement des concepts à inscrire dans un document de conformité. Ils se vivent dans les réunions, les délais, les attentes, les communications, la reconnaissance et la qualité du soutien. Depuis l'entrée en vigueur, le 1er octobre 2025, du Règlement sur les mécanismes de prévention et de participation en établissement rattaché à la Loi 27, les organisations québécoises doivent d'ailleurs prévenir ces risques au même titre que les risques physiques. Revenir à ce qui dépend de soi reste utile, mais en milieu de travail, il faut toujours ajouter une question : qu'est-ce qui dépend aussi de l'équipe, du gestionnaire et de l'organisation? C'est là que la prévention devient mature.
Pour éviter les malentendus, il faut dire clairement ce que cet outil n'est pas.
Ce n'est pas un outil pour minimiser les injustices. Ni une invitation à tolérer l'intolérable. Ni une façon de rendre les individus responsables de problèmes organisationnels. Ni un discours pour dire aux gens « arrangez-vous avec votre stress ». Ni une formule magique pour rester calme en tout temps. Ni une technique pour devenir détaché, froid ou indifférent.
C'est un outil de discernement. Il permet de distinguer ce que je contrôle, ce que j'influence et ce qui ne m'appartient pas. Il ramène l'attention là où elle peut servir. Il protège l'énergie. Il aide à sortir de la rumination et à retrouver un geste utile. Il remet de la clarté dans un moment d'agitation.
L'outil ne dit pas « ce qui ne dépend pas de toi n'a pas d'importance ». Il dit plutôt « ce qui ne dépend pas de toi ne mérite peut-être pas toute ton énergie ». Cette nuance change tout.
Quand tout s'agite autour de vous, vous n'avez pas toujours besoin d'une solution complète. Parfois, vous avez d'abord besoin d'une boussole.
Une boussole ne fait pas disparaître la tempête. Elle ne change pas le relief, ne contrôle pas la météo, ne garantit pas que le chemin sera facile. Mais elle vous aide à retrouver une direction. C'est exactement le rôle du recentrage.
Vous ne contrôlez pas tout ce qui arrive. Ni ce que les autres pensent, disent ou font. Ni le passé. Ni tous les imprévus. Ni le rythme du changement. Mais vous pouvez revenir à votre attitude. À vos paroles. À vos décisions. À vos limites. À vos priorités. À vos actions. À vos valeurs. À votre façon de répondre. À votre prochain geste utile.
Et parfois, c'est là que le calme recommence à devenir possible. Pas un calme parfait. Pas un calme artificiel. Pas un calme qui nie la difficulté. Un calme qui vient du fait que votre attention n'est plus éparpillée aux quatre vents. Un calme qui vient du fait que vous cessez de lutter contre tout ce qui vous échappe. Un calme qui vient du fait que vous revenez à ce qui dépend de vous.
Parce que là où va votre attention, va aussi votre énergie. Et là où vous choisissez de remettre votre énergie, vous retrouvez souvent une partie de votre pouvoir.
Bruno Bégin, M.Éd., est consultant en prévention psychosociale et performance humaine durable, conférencier international et formateur depuis 30 ans. Son expertise repose sur trois terrains de pratique : 18 années d'accompagnement clinique en programmes d'aide aux employés et en cabinet privé (où il a accompagné des milliers de personnes à travers le stress, l'anxiété, l'épuisement et les transitions), plus d'une décennie dans le secteur de l'assurance et des services financiers, et 12 ans comme chargé de cours à l'UQAT. Conférencier TEDx, chroniqueur à Radio-Canada et coproducteur d'une série télévisée sur la santé émotionnelle, il est également auteur de plusieurs ouvrages et guides professionnels sur la performance durable, la gestion de l'anxiété, la charge mentale et la santé émotionnelle. Son approche distinctive combine une compréhension clinique des mécanismes humains avec des outils d'évaluation validés qui permettent de poser un diagnostic précis et d'agir sur les bons leviers.
Pour en savoir plus sur ses conférences, formations et accompagnements : brunobegin.com
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