Une jeune pousse soutenue par un tuteur dans un terreau riche, avec des mains qui en prennent soin et une équipe en arrière-plan

La résilience n'est pas un muscle solitaire : ce que trop de gestionnaires oublient

Laissez-moi vous raconter une scène. Vous l'avez probablement déjà vécue, d'un côté ou de l'autre du bureau.

Une réunion d'équipe se termine. Les gens ramassent leurs cahiers, replient leurs portables. Et là, le gestionnaire lance, avec une admiration sincère, en pointant une collègue du menton : « Elle, franchement, c'est une battante. Elle traverse tout. Une résilience à toute épreuve. » Sourires autour de la table. La personne visée hoche la tête, un peu gênée, un peu flattée.

Et pendant qu'on la félicite d'avoir « tenu bon », cette personne-là, en dedans, est en train de couler.

Je le sais parce que, dans mes dix-huit années de pratique clinique, j'en ai reçu des dizaines dans mon bureau, de ces « battantes » et de ces « battants ». Ils arrivaient épuisés, vides, souvent honteux. Honteux de quoi? De ne plus être à la hauteur du mythe qu'on avait construit autour d'eux. Parce qu'on leur avait appris quelque chose de profondément faux.

On leur avait appris que la résilience, c'est serrer les dents. Encaisser sans broncher. Se relever seul, encore et encore, comme un de ces culbutos qu'on frappe et qui reviennent toujours à la verticale. On en a fait une médaille qu'on épingle sur la poitrine des plus endurants, un trophée du courage solitaire. Et ce faisant, on a pris une des plus belles capacités humaines et on l'a transformée en une injonction épuisante : tiens bon, tout seul, quoi qu'il arrive.

Je vous propose qu'on déboulonne ce mythe ensemble. Pas pour affaiblir la résilience, bien au contraire. Pour lui rendre sa vraie nature, celle que la science documente depuis plus de quarante ans, et qui est infiniment plus riche, plus accessible et plus mobilisatrice que la version héroïque qu'on nous a vendue.

Parce que la résilience, ce n'est pas un muscle qu'on développe seul dans son coin. C'est une capacité qui se construit, oui, mais qui se construit en relation. Et pour vous qui gérez une équipe, cette nuance-là change absolument tout.

Ce que la résilience n'est pas

Commençons par faire le ménage. Avant de comprendre ce qu'est vraiment la résilience, il faut désencombrer le terrain de tout ce qu'on lui a fait porter à tort. Trois malentendus, surtout, méritent qu'on les mette dehors.

Premier malentendu : la résilience serait du déni. Faire comme si de rien n'était. Sourire quand ça brûle en dedans. Répondre « ça va » quand rien ne va. Cette façade, on la connaît tous. Elle tient un temps, parfois longtemps, parce que certaines personnes sont de véritables virtuoses du camouflage. Puis elle craque. Et quand une façade craque, elle ne se fendille pas poliment : elle s'effondre d'un coup, souvent au pire moment. Le déni, ce n'est pas de la résilience. C'est une dette qu'on accumule et qui finit toujours par se présenter à la caisse, intérêts compris.

Deuxième malentendu : la résilience serait de l'endurance à tout prix. Tenir, tenir encore, tenir toujours, jusqu'à l'os. Cette confusion entre résilience et pure résistance est peut-être la plus dommageable de toutes, parce qu'elle valorise exactement le comportement qui mène au mur. Imaginez un coureur de marathon qui se blesse au genou au vingtième kilomètre. La foule l'encourage : « Continue! Lâche pas! » Il continue. Il finit peut-être la course en boitant, sous les applaudissements. Et il se retrouve avec une blessure qui le tiendra éloigné de la piste pendant des mois. On a applaudi son courage, mais on aurait dû s'inquiéter pour lui. Au travail, c'est pareil : on célèbre celui qui ne lâche jamais, sans voir qu'il est peut-être en train de se briser en silence.

Troisième malentendu, et le plus tenace : la résilience serait un trait de caractère figé. Une sorte de don génétique qu'on aurait reçu à la naissance, ou pas. C'est probablement la croyance la plus décourageante de toutes. Parce que si la résilience est un cadeau réservé à quelques élus, alors les autres n'ont plus qu'à baisser les bras. « Moi, je ne suis pas quelqu'un de résilient. » Combien de fois ai-je entendu cette petite phrase, prononcée comme une sentence, comme un diagnostic sans appel, comme si c'était écrit dans l'ADN au même titre que la couleur des yeux?

Or c'est faux. Non pas « faux » au sens de l'opinion, mais faux au sens scientifique du terme. Et c'est, vous allez le voir, une formidable nouvelle.

Ce que dit vraiment la science

Reprenons à la source. Le mot « résilience » nous vient de la physique, où il désigne la capacité d'un matériau à encaisser un choc et à reprendre sa forme. On l'a ensuite emprunté pour parler des humains, et dans la francophonie, c'est le neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui l'a fait entrer dans le langage courant. Fait intéressant, et qu'on oublie souvent : Cyrulnik n'a pas inventé le concept, il l'a magnifiquement vulgarisé, notamment dans Un merveilleux malheur en 1999 (Cyrulnik, 1999). Il y définit la résilience comme la capacité à réussir sa vie, à se développer malgré l'adversité.

L'image a fait un bien immense à des millions de personnes. Elle les a sorties du fatalisme, de l'idée qu'un traumatisme était une condamnation à perpétuité. Mais la recherche des dernières décennies est allée beaucoup plus loin, et c'est là que ça devient réellement passionnant pour nous, gestionnaires.

En 2001, la psychologue américaine Ann Masten a signé un article devenu une pierre angulaire du domaine. Son titre est une petite merveille en soi : Ordinary Magic, la magie ordinaire. Après des années à étudier des enfants ayant grandi dans l'adversité la plus dure, son constat est renversant de simplicité. La résilience, écrit-elle, n'a rien d'extraordinaire. Elle est commune, ordinaire même. Elle émerge des systèmes d'adaptation normaux de l'être humain, ces ressources que nous possédons presque tous. Et, précise-t-elle, la plus grande menace pour le développement humain, ce sont justement les situations qui viennent abîmer ces systèmes protecteurs (Masten, 2001).

Vous saisissez le renversement de perspective? La résilience n'est pas la propriété rare de quelques héros. C'est de la magie ordinaire. Elle sommeille en vous, en vos collègues, en chacun des membres de votre équipe. La vraie question cesse alors d'être « qui possède la résilience? » pour devenir « quelles conditions permettent à cette capacité de s'exprimer? ». Retenez cette bascule, c'est le coeur de tout mon propos.

Les travaux de George Bonanno sont venus solidifier cette vision. En étudiant des personnes confrontées à des deuils et à des événements potentiellement traumatiques, il a démontré que la trajectoire la plus fréquente, après un choc, n'est pas l'effondrement durable qu'on imaginerait. C'est le maintien d'un fonctionnement sain (Bonanno, 2004). Autrement dit, la résilience est la règle bien plus souvent que l'exception. Collectivement, nous sommes beaucoup plus solides qu'on ne le croit.

Mais solides comment, et grâce à quoi? C'est ici que Steven Southwick et Dennis Charney apportent la pièce maîtresse du casse-tête. Après avoir passé en revue des décennies de recherche multidisciplinaire, ils concluent que la résilience n'est ni un trait, ni une recette, ni une potion magique, mais un processus dynamique, façonné par une multitude de facteurs qui interagissent : biologiques, psychologiques, sociaux et culturels (Southwick et al., 2014; Southwick & Charney, 2018). La résilience n'est pas un état qu'on atteindrait une fois pour toutes, comme un diplôme qu'on accroche au mur. C'est un mouvement, une danse permanente entre la personne et son environnement.

Trois mots à graver, donc : processus, dynamique, environnement. Parce qu'ils font voler en éclats l'image du muscle solitaire. On ne devient pas résilient tout seul dans une salle d'entraînement intérieure, à force de volonté et de biceps psychologiques. On le devient en interaction constante avec ce qui nous entoure. Et ce qui nous entoure, au travail, ça porte des noms très concrets : le climat, l'équipe, et la personne qui la dirige.

« La vraie question n'est plus : qui possède la résilience? Mais bien : quelles conditions permettent à cette capacité de s'exprimer? »

Le tuteur de résilience : personne ne pousse droit tout seul

Revenons un instant à Cyrulnik, parce qu'il nous a laissé une image que je trouve absolument lumineuse pour la suite.

Dans ses travaux, il a forgé le concept de tuteur de résilience. Et pour l'expliquer, il emprunte au vocabulaire du jardinier. Un tuteur, en horticulture, c'est ce solide bâton qu'on plante à côté d'une jeune pousse fragile pour l'aider à grandir droit malgré le vent et les intempéries. Dans une vie humaine, dit Cyrulnik, c'est exactement la même chose : le tuteur de résilience, c'est cette personne, cette présence, qui au bon moment tend une main solide à quelqu'un de blessé et lui permet de se redresser (Cyrulnik, 2001).

Arrêtons-nous sur ce que cela signifie vraiment. Cyrulnik, le grand nom francophone de la résilience, celui qu'on cite précisément pour parler de la capacité à se relever, nous dit que cette capacité a besoin d'un appui extérieur. Que la jeune pousse ne pousse pas droite par la seule force de sa volonté de pousse. Qu'elle a besoin d'un tuteur planté à ses côtés.

Voilà qui démolit définitivement le mythe du héros solitaire. Même dans sa version la plus classique et la plus francophone, la résilience est affaire de lien. Personne ne se redresse tout seul. Et cette vérité toute simple ouvre grand la porte de la question qui vous concerne directement : et si, pour votre équipe, ce tuteur de résilience, c'était vous?

Le pont émotionnel : de soi vers les autres

Avant d'y venir, permettez-moi de faire un pont avec un sujet que j'ai déjà exploré : l'intelligence émotionnelle du gestionnaire.

J'y comparais l'intelligence émotionnelle à un thermostat plutôt qu'à un thermomètre. Le thermomètre subit la température, il se contente de la constater. Le thermostat, lui, la régule, il agit sur elle. Un gestionnaire émotionnellement intelligent ne fait pas que ressentir ce qui se passe dans son équipe : il agit sur la température émotionnelle de la pièce.

Or il se trouve que cette capacité de régulation émotionnelle est l'une des portes d'entrée les mieux documentées de la résilience. Quand une personne sait accueillir ce qu'elle ressent sans se laisser emporter, quand elle arrive à mettre des mots sur sa peur, sa colère ou sa fatigue plutôt que de les enfouir sous le tapis, elle se donne une longueur d'avance considérable devant l'adversité. Réguler ses émotions, ce n'est jamais les nier, c'est les apprivoiser. Et une émotion apprivoisée cesse d'être un tsunami qui emporte tout pour devenir une vague qu'on apprend, peu à peu, à surfer.

Mais attention au piège, et il est de taille. La régulation émotionnelle est une porte d'entrée. Elle n'est pas la seule, et surtout, elle ne suffit pas. Croire qu'il suffirait de « bien gérer ses émotions » pour être résilient, ce serait retomber pile dans le mythe qu'on cherche à déboulonner : celui de la responsabilité individuelle totale. Comme si la personne au bord du gouffre n'avait qu'à mieux respirer pour ne pas tomber. Ce serait cruel, et ce serait faux.

L'intelligence émotionnelle du gestionnaire ne sert donc pas seulement à réguler ses propres tempêtes intérieures. Elle sert surtout, et c'est là toute sa noblesse, à créer pour les autres les conditions dans lesquelles leur résilience pourra s'exprimer. C'est le glissement décisif, celui qui fait toute la différence : passer de « je suis résilient » à « je rends la résilience possible autour de moi ». Vous pouvez approfondir cette idée du thermostat émotionnel dans mon article sur l'intelligence émotionnelle du gestionnaire.

Les conditions organisationnelles : le terreau de la résilience

Nous voici au coeur du réacteur. Si la résilience est un processus qui se construit en interaction avec l'environnement, alors l'environnement de travail n'est jamais un décor neutre. C'est un terreau. Et selon la qualité de ce terreau, la même graine donnera une plante vigoureuse ou une pousse chétive qui jaunit.

Imaginez deux jardiniers, côte à côte. Le premier jette ses graines dans une terre sèche, tassée, privée de lumière. Rien ne lève. Il conclut, en haussant les épaules : « Ces graines-là n'étaient pas assez fortes. » Le second, lui, prend le temps de retourner le sol, de l'arroser, de veiller à la lumière. Et il voit lever, vigoureuses, exactement les mêmes graines que le premier croyait mortes. Les graines étaient identiques. C'est le terreau qui différait du tout au tout.

Ce terreau, en milieu de travail, a des nutriments bien précis, ceux que la recherche pointe le plus constamment. Passons-les en revue, parce que chacun est un levier concret entre vos mains.

La sécurité psychologique. C'est sans doute le nutriment le plus fondamental, celui sans lequel les autres peinent à agir. La sécurité psychologique, c'est la conviction partagée qu'on peut, dans son équipe, prendre la parole, poser une question qui semble naïve, avouer une erreur ou exprimer un doute sans risquer d'être humilié, ridiculisé ou puni. J'ai vu, en accompagnement, des équipes entières où personne n'osait plus lever la main en réunion, où le silence tenait lieu de sécurité. Ce silence-là coûte cher : il enterre les bonnes idées en même temps que les problèmes. Au Canada, ce concept a d'ailleurs cessé d'être un simple idéal pour devenir une véritable référence normative, inscrite dans la Norme nationale sur la santé et la sécurité psychologiques en milieu de travail (CAN/CSA-Z1003), dont la mise à jour date de 2024 (Groupe CSA, 2024). Pensez-y concrètement : dans une équipe où l'on doit dépenser une énergie folle à cacher ses failles, à maquiller ses erreurs, à ne jamais montrer une once de vulnérabilité, toute cette énergie part en pure perte. Dans une équipe psychologiquement sécuritaire, cette énergie-là reste disponible. Et c'est précisément elle qui permet de rebondir quand le coup dur survient.

Le soutien social. On revient toujours à cette vérité désarmante de simplicité : personne ne rebondit seul, souvenez-vous du tuteur. Le soutien des collègues et du gestionnaire figure parmi les prédicteurs les plus robustes de la capacité à traverser l'adversité. Or, au Canada, à peine plus de la moitié des employés estiment qu'un soutien social et psychologique est régulièrement disponible dans leur milieu de travail (Recherche en santé mentale Canada, 2023). Traduisons : près d'un travailleur sur deux se sent, au fond, seul face à ses tempêtes. Il reste donc un immense terrain à cultiver. Une main tendue au bon moment, une oreille vraiment disponible, un « comment ça va, mais pour vrai? » qui attend la réponse : ce ne sont pas de petits gestes anodins. Ce sont des nutriments essentiels, du soutien à l'état pur.

La reconnaissance. Un être humain qui se sent vu et apprécié puise dans cette reconnaissance une force étonnante pour affronter les coups durs. À l'inverse, l'invisibilité use, lentement, sûrement. Se démener sans que personne ne le remarque, encaisser sans qu'on souligne jamais l'effort, c'est vider ses réserves à bas bruit, comme un robinet qui fuit goutte à goutte dans une cave qu'on ne visite jamais. La reconnaissance n'est pas une tape dans le dos optionnelle. C'est un carburant direct de la résilience, et il est gratuit.

Le sens et la clarté. On tient beaucoup mieux la tempête quand on sait pourquoi on la traverse et vers quelle rive on rame. Quand les rôles deviennent flous, quand les priorités changent chaque matin, quand plus personne ne comprend très bien à quoi sert son travail dans le grand tableau, la moindre difficulté se transforme en épreuve de trop, en goutte qui fait déborder un vase déjà plein d'incertitude. À l'inverse, un cap clair et un sens partagé transforment l'obstacle en défi, en quelque chose qu'on peut affronter parce qu'on sait pour quoi on le fait.

La latitude décisionnelle. Se sentir totalement impuissant face à ce qui nous tombe dessus est l'un des ingrédients les plus toxiques du stress chronique, la recherche est formelle là-dessus depuis longtemps. À l'opposé, disposer d'une marge de manoeuvre, même modeste, pouvoir agir sur ne serait-ce qu'une partie de sa situation, nourrit puissamment la capacité de rebond. Donner un peu d'autonomie à votre équipe, laisser les gens décider de comment ils accomplissent leur travail plutôt que de tout micro-gérer, ce n'est pas seulement une bonne pratique de mobilisation. C'est, littéralement, un acte de prévention.

Vous remarquez le fil rouge qui traverse ces cinq nutriments? Aucun d'eux ne relève de la seule volonté de l'employé qui souffre. Aucun ne se résume à « sois plus fort, serre les dents ». Tous relèvent, en grande partie, de la façon dont le travail est organisé et dont l'équipe est menée. La sécurité psychologique, le soutien, la reconnaissance, le sens, l'autonomie : voilà le véritable chantier de la résilience collective. Et l'architecte en chef de ce chantier, la personne la mieux placée pour préparer ce terreau, c'est vous.

Les cinq nutriments du terreau de la résilience

Sécurité psychologique : pouvoir se tromper sans être puni.
Soutien social : ne pas ramer seul.
Reconnaissance : se sentir vu et apprécié.
Sens et clarté : savoir pourquoi et vers où.
Latitude décisionnelle : disposer d'une marge de manoeuvre.

Le gestionnaire, architecte du terreau

Je le dis souvent, sur scène comme en accompagnement, et je le maintiens fermement : un gestionnaire n'a pas à devenir psychologue. Ce n'est ni son rôle, ni sa formation, ni sa responsabilité. Vouloir jouer au thérapeute avec ses employés est même une erreur, parfois une faute lourde de conséquences. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Mais il existe un espace immense, un territoire entier, entre « jouer au psychologue » et « préparer le terreau ». Et c'est dans cet espace-là que se joue toute votre influence réelle.

Préparer le terreau, ce n'est pas régler les problèmes personnels de chacun. C'est créer un climat où les gens se sentent assez en sécurité pour dire quand ça ne va pas, avant que la digue ne cède complètement. C'est apprendre à repérer les signaux faibles, ces indices discrets qui précèdent la crise : cette fatigue qui s'installe et ne part plus, cet enthousiasme qui s'éteint chez quelqu'un qui pétillait, ce collègue habituellement bavard qui se referme comme une huître, cet employé fiable qui se met à multiplier les oublis. C'est tendre une oreille sans se précipiter pour tout réparer. C'est rappeler le sens quand la brume s'installe sur l'équipe. C'est reconnaître l'effort, et pas seulement le résultat final.

Rien de tout cela n'exige un diplôme en psychologie. Cela exige de la présence, de l'attention, et une bonne dose de courage. Le courage, notamment, de nommer les choses avec bienveillance plutôt que de les laisser pourrir sous le tapis en espérant qu'elles disparaîtront d'elles-mêmes. Elles ne disparaissent jamais d'elles-mêmes.

Et vous, dans tout ça? Prenez soin de votre propre terreau

Il y a un angle mort dans beaucoup de discours sur le rôle du gestionnaire, et je tiens à le nommer, parce qu'il vous concerne intimement.

À force de parler du gestionnaire comme tuteur de résilience de son équipe, on oublie une chose : le tuteur aussi a besoin d'un sol. Et les chiffres, ici, sont sans équivoque. Selon l'Étude longitudinale de l'Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail, une vaste enquête menée auprès de milliers de travailleurs, l'épuisement professionnel est plus fréquent chez les cadres que chez les non-cadres (OSMET, 2024). Vous avez bien lu. Ceux-là mêmes qu'on charge de veiller sur le terreau des autres sont souvent les grands oubliés de la prévention.

Pourquoi je vous partage ces chiffres? Pas pour vous alarmer, mais pour vous donner la permission. La permission de vous inclure, vous, dans l'équation de la résilience. Parce qu'on ne peut pas verser d'un pichet vide. Un gestionnaire qui néglige systématiquement sa propre santé psychologique, qui se met toujours en dernier sur la liste, finit par n'avoir plus rien à donner, ni à son équipe ni à lui-même. Votre résilience n'est pas un luxe égoïste. C'est une ressource stratégique dont dépend le terreau de toute votre équipe.

Et voici la belle mécanique, celle qui rend tout cela vertueux plutôt qu'épuisant : en préparant un bon terreau pour vos gens, vous renforcez du même coup le vôtre. Un gestionnaire qui crée du lien, qui donne du sens, qui reconnaît les efforts, n'est jamais tout à fait seul face à l'adversité. Il a tissé autour de lui, sans même y penser, exactement le tissu de soutien qui le portera, lui aussi, quand viendront ses propres tempêtes. La résilience qu'on cultive chez les autres nous revient toujours, tôt ou tard, par des chemins qu'on n'avait pas prévus.

Rebondir, ou se reconstruire?

Il me reste une dernière nuance à partager avec vous, et c'est peut-être la plus profonde de toutes.

Souvenez-vous de la définition d'origine, celle empruntée à la physique : la résilience, c'est reprendre sa forme après un choc, comme le métal qui retrouve son état initial. Cette image a fait du bien à beaucoup de monde. Mais elle porte en elle une illusion tenace : celle du retour à la case départ, du « redevenir exactement comme avant ».

Or, dans la vraie vie, on ne redevient jamais tout à fait comme avant. Une épreuve traversée nous transforme. Elle laisse une marque, une cicatrice parfois, mais aussi, très souvent, un apprentissage qu'on n'aurait acquis autrement.

C'est ici qu'entre en scène un concept que je trouve magnifique : la croissance post-traumatique, théorisée dans les années 1990 par les psychologues américains Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun. Leur constat, appuyé par de très nombreuses recherches, est que certaines personnes, après avoir traversé une épreuve majeure, ne se contentent pas de retrouver leur niveau de fonctionnement antérieur. Elles vont au-delà. Elles rapportent une appréciation renouvelée de la vie, des relations plus profondes et plus vraies, une conscience plus fine de leurs propres forces insoupçonnées, parfois une réorientation complète de leurs priorités (Tedeschi & Calhoun, 2004).

Attention, ne nous méprenons surtout pas. Il ne s'agit absolument pas de dire que les épreuves seraient « une bonne chose », ni de romancer la souffrance, ni de tomber dans le piège de la pensée positive à tout crin. La croissance ne surgit pas malgré la lutte, elle surgit dans la lutte, à travers un travail intérieur exigeant, et elle n'est jamais garantie. Bien des gens traversent l'épreuve sans en tirer de croissance, et c'est parfaitement normal. Mais savoir que cette croissance est possible change radicalement le regard qu'on porte sur les difficultés.

Parce que si la résilience n'est pas un simple rebond vers l'état d'avant, mais bien la possibilité d'une reconstruction, alors elle cesse d'être une posture défensive pour devenir un mouvement créateur. On ne survit plus à l'épreuve en serrant les dents, on se réinvente à travers elle. Reprenez l'image de la jeune pousse et de son tuteur : le roseau qui a plié dans la tempête ne se contente pas de se redresser une fois le vent tombé. Il en ressort avec des racines qui ont poussé plus profond, mieux ancrées qu'avant l'orage.

Passer à l'action dès cette semaine

Alors, concrètement, par où commencer? Je ne vais pas vous livrer de recette magique, vous vous méfiez de la magie autant que moi, et la science nous a assez prévenus qu'elle n'existe pas. Ce que je peux vous offrir, ce sont quatre gestes à poser dès cette semaine. Pas l'an prochain, pas quand le gros projet sera terminé. Cette semaine.

Commencez par vous asseoir cinq minutes et regardez votre terreau en face, sans complaisance. Est-ce que les gens osent dire quand ça ne va pas, ou est-ce qu'ils attendent d'être au bord du gouffre? Est-ce que l'erreur, chez vous, est une occasion d'apprendre ou une faute qu'on cache? Est-ce que le soutien circule, ou est-ce que chacun rame seul dans son coin, tête baissée? Ce diagnostic-là, parfois inconfortable, c'est le point de départ de tout le reste.

Ensuite, misez sur les petits gestes, ceux du quotidien. La résilience collective ne se décrète pas dans un grand plan stratégique annoncé en grande pompe. Elle se tisse fil à fil : le « comment vas-tu » qui attend vraiment la réponse, la reconnaissance dite à voix haute devant les autres, la question posée avec curiosité plutôt que le reproche lancé d'emblée. Ça ne coûte rien, et ça change tout.

Puis, trouvez le courage de nommer ce qui doit l'être. Le vrai courage managérial, c'est d'aborder les sujets inconfortables avant qu'ils ne s'enveniment et ne contaminent toute l'équipe. Un signal faible qu'on ose nommer avec tact, c'est une digue qu'on consolide tranquillement avant la crue, pas pendant.

Et surtout, n'oubliez pas de vous inclure dans le portrait. On ne verse pas d'un pichet vide. Accordez-vous à vous-même la sécurité, le soutien et la reconnaissance que vous cherchez à offrir aux autres. Votre santé psychologique n'est pas un caprice. C'est le socle sur lequel repose tout le reste.

En terminant

La résilience n'est pas un muscle solitaire. Ce n'est pas une médaille qu'on épingle sur les plus endurants, ni un don réservé à une poignée d'élus chanceux. C'est une capacité profondément, magnifiquement humaine, une magie ordinaire, qui sommeille en chacun de nous et qui ne demande qu'un terreau favorable et un tuteur bien planté pour s'épanouir.

Pour vous qui menez une équipe, cela veut dire une chose libératrice : vous n'êtes pas seulement quelqu'un qui doit « être fort » et tenir bon tout seul. Vous êtes le jardinier d'un terreau collectif, le tuteur solide planté à côté des jeunes pousses. Chaque geste de reconnaissance, chaque marque de soutien, chaque climat de sécurité que vous instaurez patiemment, c'est une graine de résilience que vous semez, pour vos gens et pour vous-même.

Et ça, voyez-vous, ce n'est pas de l'héroïsme. C'est de l'humanité, tout simplement. L'humain sous le chapeau.

Vous souhaitez outiller vos gestionnaires et vos équipes pour cultiver cette résilience qui se construit ensemble, et non chacun dans son coin? C'est précisément ce que j'explore dans ma conférence Développer sa résilience : une rencontre inspirante pour transformer notre regard sur les épreuves et repartir avec des repères concrets et applicables. Écrivez-moi, on en jase.


À propos de l'auteur

Bruno Bégin, M.Éd., est consultant en prévention psychosociale et performance humaine durable, conférencier international et formateur depuis 30 ans. Son expertise repose sur trois terrains de pratique : 18 années d'accompagnement clinique en programmes d'aide aux employés et en cabinet privé (où il a accompagné des milliers de personnes à travers le stress, l'anxiété, l'épuisement et les transitions), plus d'une décennie dans le secteur de l'assurance et des services financiers, et 12 ans comme chargé de cours à l'UQAT. Conférencier TEDx, chroniqueur à Radio-Canada et coproducteur d'une série télévisée sur la santé émotionnelle, il est également auteur de plusieurs ouvrages et guides professionnels sur la performance durable, la gestion de l'anxiété, la charge mentale et la santé émotionnelle. Son approche distinctive combine une compréhension clinique des mécanismes humains avec des outils d'évaluation validés qui permettent de poser un diagnostic précis et d'agir sur les bons leviers.


Références

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Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Odile Jacob.

Cyrulnik, B. (2001). Les vilains petits canards. Odile Jacob.

Groupe CSA. (2024). CAN/CSA-Z1003 : Santé et sécurité psychologiques en milieu de travail : prévention, promotion et lignes directrices pour une mise en oeuvre progressive. Association canadienne de normalisation.

Masten, A. S. (2001). Ordinary magic: Resilience processes in development. American Psychologist, 56(3), 227-238. https://doi.org/10.1037/0003-066X.56.3.227

Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail. (2024, décembre). Comment ça va la santé mentale des cadres? Suivi de l'évolution entre 2019 et 2023 dans l'ELOSMET. Le B'OSMET, Université de Montréal. https://www.osmet.umontreal.ca

Recherche en santé mentale Canada. (2023). Sondage sur la santé et la sécurité psychologiques en milieu de travail. https://www.strategiesdesantementale.com

Southwick, S. M., Bonanno, G. A., Masten, A. S., Panter-Brick, C., & Yehuda, R. (2014). Resilience definitions, theory, and challenges: Interdisciplinary perspectives. European Journal of Psychotraumatology, 5(1), 25338. https://doi.org/10.3402/ejpt.v5.25338

Southwick, S. M., & Charney, D. S. (2018). Resilience: The science of mastering life's greatest challenges (2e éd.). Cambridge University Press.

Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (2004). Posttraumatic growth: Conceptual foundations and empirical evidence. Psychological Inquiry, 15(1), 1-18. https://doi.org/10.1207/s15327965pli1501_01

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